Que fait le localier privé de course à pied en raison d’une inflammation chronique de son tendon d’Achille ? Il court à cloche-pied soutenir ses frères de bitume inscrits à la course de l’Escalade. Ses héros du jour s’appellent Julien, Jean et Sullivan. Le premier s’aligne en catégorie populaire. Trois tours dans l’allégresse, sans le moindre rictus de fatigue, malgré une préparation imparfaite. Bravo Julien, l’homme au bonnet d’hiver. « Merci Thierry pour tes encouragements, ils m’ont donné beaucoup de force. » Pas de quoi.
On a gardé des forces sous les pieds et dans la voix, car la concurrence est plus impitoyable le lendemain. Un dimanche d’Escaladélite sous la pluie. Les meilleurs sont au départ et font la course en tête. Sullivan et Jean sont juste derrière. Deux pompiers professionnels dans l’élite coureuse, mes héros à moi.
Go Jean, go Sullivan. Ils déboulent sur la place Neuve et filent vers l’arrivée. Chrono de rêve, je veux le même pour mes soixante ans. Le portable vibre après la douche. C’est Jean qui envoie un message : «Merci pour le soutien. Quelle belle course dans notre ville. C’est toujours un immense plaisir de chauffer les pavés lors de cette épreuve. »
Course magnifique en effet. J’ai réussi la mienne par procuration, je peux retourner marcher avec mes bâtons, en remontant à mon tour la promenade des Bastions. Les pavés sont froids, la circulation alentour a repris ses droits. La place Neuve qui était piétonne ne l’est plus. Plaisir éphémère.
Le contraste est assez décourageant. Ce n’est plus une place, c’est un giratoire digne des années soixante, engorgé de voitures. Elles viennent de partout, s’encolonnent à la marge, forcent le passage en mettant les gaz et en klaxonnant. Ce chaos urbain fait grand bruit. A l’oreille, on a vite oublié que l’on est en train de traverser, à ses risques et périls, l’adresse la plus mélodique de Genève, avec son Grand Théâtre et son Conservatoire de musique. Leurs façades, rénovées à grands frais, donnent sur un espace de mobilité sinistrée, ouvert à tous les dangers.
Le contraste est plus saisissant encore au départ de la rue de la Croix-Rouge. Ici, tout au long du week-end, des milliers de personnes de tous âges se sont échauffés sans entrave. Plaisir de courte durée. L’entonnoir motorisé a repris du service, crachant son trop-plein de véhicules en direction du palais Eynard. A peine sortis de ce goulet infernal, les automobilistes et les deux-roues accélèrent pour rattraper le temps perdu, non sans brûler la politesse aux trams et dépasser par la gauche les bus. La guerre des catégories est proprement hallucinante à cet endroit. Le danger est permanent. Même sur les proches trottoirs, pourtant agrandis, on ne se sent pas en sécurité.
Dommage que l’Escalade, qui se court désormais sur deux jours, ne se court pas toute l’année. Cela réglerait une fois pour toute, dans tout le secteur, le schéma de circulation âprement débattu, et permettrait de répondre enfin à la nouvelle loi sur la mobilité qui prévoit, au centre-ville, la priorité des transports publics et de la mobilité douce. La place Neuve est encore très éloignée de ce podium à trois places.