Les solariums au bord du Rhône continuent à accueillir leurs clients fidèles. Dès la mi-journée, malgré la bise, on y voit des corps aux trois-quarts dénudés bronzer au soleil comme en plein été. Le dérèglement climatique tient ici son meilleur indicateur. Il est ludique, décontracté et, bien sûr, accessible à tous.
Ces pontons sur pilotis aménagés sur les deux rives du fleuve continuent en effet à afficher un taux d’occupation extrêmement élevé. Depuis leur installation en 2011, c’est sans doute leur année la plus faste. Tout Genève est venu, une fois au moins depuis le début de l’été, poser ses fesses sur ces plages éphémères qui ressemblent à des bains à l’ancienne.
C’est l’occasion de rappeler que ces plates-formes en mélèze – une essence d’arbre indigène qui vieillit bien - ne sont pas des podiums pour grillades ni des ateliers de sculpture sur bois. Les vandales sont l’exception, les couche-tard oublient parfois leur cantine festive, mais dans l’ensemble l’entretien durant la pause hivernale est modeste et peu coûteux. On puise dans les dépenses courantes sans se ruiner, c’est infiniment moins cher que les pelouses des Bastions ou du Jardin anglais qu’il faut refaire entièrement après le démontage des gradins éphémères.
Chaque ponton fluvial a son histoire. On devrait plutôt dire: ses histoires, petites et souvent drôles. Pour le localier, c’est une mine d’informations pratiques sur la cohabitation humaine dans l’espace public, sur le «vivre ensemble» comme on aime à le dire aujourd’hui. La promiscuité est forte, les linges de bains se chevauchent, on fait souvent la queue pour descendre l’escalier à fleur de nage.
Malgré cela, les embrouilles sont très rares, on peut se dévêtir librement, au cœur de l’été comme au début de l’automne, sans subir les regards insistants de ces faux gardiens de bains qui matent en cachette derrière leurs lunettes de soleil. Les blaireaux n’aiment pas l’eau, c’est confirmé.
Au chapitre des incongruités saisonnières, l’habitué qui vous parle a découvert un jour une chaise de bureau recouverte de moules zébrées qu’un renfloueur anonyme avait posé là, au milieu du ponton, au sortir de sa pêche miraculeuse. Ce mobilier de cadre supérieur, mité et malodorant, est resté tout un week-end à sécher sous le soleil, avant d’être emmené par deux garçons barbus travaillant sans doute pour une galerie d’art contemporain. Les gens ont ri en les voyant déménager leur œuvre couleur camouflage.
La semaine suivante, c’est une table à manger qui trônait au même endroit. Une étudiante en physiothérapie en avait profité pour l’utiliser comme table de travail, révisant tôt le matin, à la fraîche, son oral de traumatologie. Une amie nageuse, croisée le même jour, me fit cette confidence amusée: « A titre personnel, j’aurais préféré que l’on installât un frigidaire ou une glacière à la place de la table.»
Ce sera pour les prochaines canicules, c’est-à-dire demain ou après-demain. Bon été indien à tous et à la semaine prochaine.