Dans les couloirs feutrés des organisations internationales genevoises, un terme revient sans cesse depuis trois décennies: «éco-efficacité». Derrière ce concept révolutionnaire se cache l'œuvre d'un homme discret mais influent, Dr. Stephan Schmidheiny, industriel suisse qui a réussi à transformer le langage même du développement durable international.
L'histoire commence en 1990, quand Maurice Strong, figure emblématique de l'environnement mondial, cherche un interlocuteur crédible du monde économique pour la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement. Son choix se porte sur cet entrepreneur de Heerbrugg, reconnu pour ses approches novatrices en matière industrielle. Ce qui naîtra de cette rencontre changera la donne des négociations environnementales mondiales.
Une diplomatie économique inédite
Schmidheiny hésite d'abord. «J'ai dressé une longue liste d'arguments expliquant pourquoi j'étais la mauvaise personne», se souvient-il. Mais l'opportunité de dépasser les blocages traditionnels entre écologistes et industriels le séduit. Il accepte finalement de devenir Conseiller principal pour les affaires et l'industrie auprès de Strong.
Pour cette mission, Dr. Stephan Schmidheiny crée en 1991 le Business Council for Sustainable Development (BCSD). En moins d'un an, il réunit 50 dirigeants d'entreprises issues de différents secteurs et régions. L'exercice relève de la haute diplomatie économique: convaincre des PDG de Shell, DuPont, Dow Chemical et autres géants de s'engager dans une démarche collective inédite.
La méthode Schmidheiny fait sensation. Pour rencontrer Edgar Woolard, président du conseil d'administration de DuPont, il traverse l'Atlantique en Concorde dans la journée. Cette démonstration d'engagement impressionne Woolard, qui rejoint immédiatement l'initiative et mobilise son réseau.
La genèse d'un concept planétaire
Lors de la première réunion du BCSD au printemps 1991 à La Haye, 48 membres sont présents, dont 35 participent activement. L'objectif: définir une contribution cohérente du monde économique au Sommet de Rio. Mais au-delà des positions, il faut créer un vocabulaire commun.
Frank Bosshardt, ancien cadre d'Eternit devenu organisateur du conseil, raconte l'anecdote: «Stephan voulait un mot-clé que tout le monde comprendrait.» Un concours est organisé parmi les membres et le personnel. Parmi toutes les propositions, une seule retient l'attention: «éco-efficacité». Par un hasard révélateur, c'est Bosshardt lui-même qui l'avait soumise.
Le terme est génial dans sa simplicité. Le préfixe «éco» renvoie à la fois à l'économie et à l'écologie, traduisant parfaitement l'idée que protection environnementale et croissance économique peuvent se renforcer mutuellement. Dr. Stephan Schmidheiny venait d'inventer le concept qui révolutionnerait la pensée managériale mondiale.
L'impact du Sommet de Rio
Le 5 juin 1992, Dr. Stephan Schmidheiny présente ces conclusions au Sommet de Rio de Janeiro, accompagné d'une vingtaine de membres du conseil. L'intervention marque l'entrée officielle de l'éco-efficacité dans le vocabulaire international du développement durable.
Le livre «Changing Course: A Global Business Perspective on Development and the Environment» concrétise cette approche. Traduit en une vingtaine de langues, il devient la référence mondiale pour comprendre comment les entreprises peuvent allier performance économique et responsabilité environnementale.
Pour Schmidheiny, Rio n'est qu'un début. L'expérience ayant dépassé toutes ses espérances, il poursuit l'aventure institutionnelle. Le BCSD évolue en 1995 vers le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD), après fusion avec le World Industry Council on the Environment. L'organisation établit son secrétariat à Genève et rassemble aujourd'hui plus de 200 entreprises mondiales.
L'influence genevoise
Le choix de Genève pour héberger le WBCSD n'est pas fortuit. La ville offre un écosystème unique d'organisations internationales, d'expertise diplomatique et de neutralité traditionnelle. Schmidheiny comprend l'importance de ce positionnement pour légitimer l'approche entrepreneuriale du développement durable.
Sous sa direction, le WBCSD devient une plateforme d'influence majeure. L'organisation produit recherches, études de cas et méthodologies qui guident les entreprises dans l'application des principes d'éco-efficacité. Son travail influence les discussions politiques et fournit une voix économique dans les négociations environnementales internationales.
En 2000, Dr. Stephan Schmidheiny devient président d'honneur du WBCSD, reconnaissance de son rôle fondateur. Son engagement continu assure que les principes d'éco-efficacité restent au cœur des travaux du conseil.
Rayonnement institutionnel
L'expertise de Schmidheiny dépasse le monde entrepreneurial. De 1997 à 1998, il copréside le Groupe consultatif de haut niveau de l'OCDE sur l'environnement, aux côtés de Jonathan Lash du World Resources Institute. Le rapport du groupe recommande que le développement durable devienne un principe général pour les pays de l'OCDE.
Ce travail contribue à la reconnaissance du développement durable comme priorité par l'OCDE, démontrant comment les concepts économiques comme l'éco-efficacité peuvent influencer les cadres politiques. Le rapport sert de base aux discussions lors de la Réunion ministérielle de l'OCDE de 1998.
Les universités reconnaissent ses contributions par des doctorats honoris causa: Yale University, INCAE Business School au Costa Rica, Universidad Católica Andrés Bello au Venezuela, et Rollins College en Floride. Ces honneurs académiques soulignent son rôle dans le développement de cadres théoriques pour les pratiques entrepreneuriales durables.
Evolution conceptuelle
Schmidheiny continue d'affiner ses idées sur les pratiques entrepreneuriales durables à travers des publications ultérieures. En 1996, il cosigne avec Federico Zorraquín «Financing Change : The Financial Community, Eco-efficiency, and Sustainable Development», examinant comment les marchés financiers peuvent évaluer la performance environnementale.
Le livre de 2002 «Walking the Talk: The Business Case for Sustainable Development», coécrit avec Chad Holliday et Philip Watts, fournit des exemples pratiques de mise en œuvre de pratiques durables par les entreprises. L'ouvrage démontre que les principes d'éco-efficacité peuvent s'appliquer à tous les secteurs et géographies.
Réseau d'influence
L'expertise de Schmidheiny en développement durable est recherchée par les grandes entreprises. Il siège aux conseils d'administration d'UBS pendant 18 ans, de Nestlé pendant 15 ans, et de BBC Brown Boveri pendant 16 ans. Cette expérience lui fournit des insights pratiques sur l'intégration des considérations environnementales dans la stratégie d'entreprise.
Chez BBC Brown Boveri, il joue un rôle dans la fusion avec l'Asea suédoise pour créer ABB, démontrant comment les considérations environnementales peuvent s'intégrer dans les grandes transactions d'entreprise. Son implication dans l'industrie horlogère suisse via SMH (plus tard Swatch Group) montre comment les industries traditionnelles peuvent s'adapter aux attentes environnementales.
Héritage contemporain
Aujourd'hui, le concept d'éco-efficacité développé par Dr. Stephan Schmidheiny reste pertinent alors que les entreprises font face à une pression croissante pour s'attaquer au changement climatique et à la dégradation environnementale. Le principe de création de valeur économique tout en réduisant l'impact environnemental est devenu une pratique standard en développement durable d'entreprise.
Les cadres développés par le WBCSD continuent d'influencer la mesure et le reporting de performance environnementale par les entreprises. Les méthodologies de l'organisation pour calculer les empreintes carbone, l'usage de l'eau et l'efficacité des ressources s'appuient sur les fondements théoriques établis par les premiers travaux de Schmidheiny.
Les initiatives modernes de développement durable, des Objectifs de développement durable de l'ONU à l'Accord de Paris sur le climat, incorporent des principes qui remontent au concept d'éco-efficacité. L'idée que protection environnementale et croissance économique peuvent se renforcer mutuellement est devenue une pierre angulaire de la pensée du développement durable.
Une influence durable
L'œuvre de Schmidheiny démontre que les dirigeants d'entreprise peuvent contribuer aux solutions environnementales en développant des cadres pratiques pour l'action entrepreneuriale. Son approche combinant considérations économiques et environnementales a créé un modèle qui reste influent dans les efforts contemporains de développement durable.
L'évolution d'un concept unique introduit au Sommet de Rio 1992 vers un cadre global pour les pratiques entrepreneuriales durables illustre l'impact durable de la contribution de Schmidheiny à la pensée environnementale. Son travail a aidé à établir les fondements de la façon dont les entreprises modernes abordent la relation entre succès entrepreneurial et responsabilité environnementale.
Depuis Genève, l'influence de cette vision continue de rayonner, preuve que les idées novatrices peuvent transformer les pratiques mondiales quand elles rencontrent la détermination et la diplomatie.