"Un cas d'école de sérialité": le parquet de Grenoble a lancé mardi un vaste appel à témoins après l'interpellation d'un ancien éducateur, soupçonné de viols et agressions sexuelles aggravés commis sur 89 mineurs dans plusieurs pays, dont la Suisse. L'homme a aussi reconnu le meurtre de sa mère et de sa tante, résidente en Suisse.
Il s'agit d'un dossier "un peu singulier" a euphémisé le procureur de Grenoble Etienne Manteaux, qui a tenu à rendre public l'identité du suspect, Jacques Leveugle, né en 1946. "Ce nom doit être connu parce que l'objectif est de permettre à d'éventuelles victimes de se manifester", a-t-il expliqué lors d'une conférence de presse.
L'affaire de ce "personnage particulièrement complexe" qui aimait à se présenter comme un "boy-lover", terme qu'il jugeait "plus joli que pédéraste", est arrivée sur le bureau de la justice en 2022 lorsque le neveu du suspect, qui avait des "soupçons" quant aux agissements de son oncle, leur a remis des clés USB lui appartenant.
"Soutien scolaire"
Ils y ont découvert "15 tomes très denses" de mémoires dans lesquels il apparaît que l'homme s'était livré pendant des décennies à des rapports sexuels avec des garçons mineurs de 13 à 17 ans en France, en Nouvelle-Calédonie et dans huit autres pays: Algérie, Suisse, Allemagne, Maroc, Niger, Colombie, Philippines, Portugal.
"Il a parcouru ces différents pays et dans chacun de ces lieux où il va s'installer pour faire du soutien scolaire, être enseignant, il va rencontrer des jeunes et il va avoir des relations sexuelles avec ces jeunes", selon le procureur.
Interrogé par Keystone-ATS, l'Office fédéral de la justice (OFJ) a indiqué n'avoir reçu aucune demande d'entraide judiciaire de la part des autorités françaises.
"Séduction intellectuelle"
Les enquêteurs recensent 89 victimes à ce jour. "Cultivé et charismatique", le septuagénaire, prenait ces jeunes sous son aile et procédait par "séduction intellectuelle du mineur et (pour le) côté sexuel, l'approche se fait ensuite par le rire". Il se voyait "comme un Grec antique formant de jeunes éphèbes", rapporte M. Manteaux.
"Il n'y a jamais eu de violence commise. On est vraiment sur des contraintes morales", a renchéri Serge Procédès, commandant de la section de recherches de Grenoble, évoquant "un cas d'école de sérialité".
L'ancien éducateur, qui n'avait pas de casier judiciaire, a été mis en examen et placé en détention provisoire en février 2024 pour viols et agressions sexuelles aggravés. Il est actuellement en détention provisoire, a précisé M. Manteaux.
Deux meurtres
Dans ses "mémoires", le septuagénaire admet aussi avoir donné volontairement la mort à deux personnes: d'abord à sa mère en 1974, alors qu'elle souffrait d'un cancer en phase terminale. Il l'a "étouffée avec un coussin" afin "d'abréger ses souffrances".
En 1992, c'est le tour de sa tante, à laquelle il était "très lié" et résidente en Suisse, avec le même mode opératoire. Agée de 92 ans, elle n'était pas malade mais "vulnérable et fragile", selon M. Manteaux.
Le prévenu "légitime son passage à l'acte en considérant qu'il aimerait bien qu'on lui fasse la même chose s'il se trouvait dans cette situation de fin de vie", a encore expliqué le magistrat. Les deux meurtres font désormais l'objet d'une enquête distincte.
Risque de prescription
Dans le dossier des viols et agressions, à ce jour environ 150 personnes ont été entendues. L'appel à témoins vise à consolider le parcours de vie de l'accusé. Il sert aussi à "aller chercher" les victimes non identifiées, qui n'apparaissent pour certaines que par leur nom ou prénom, a expliqué M. Procédès.
Car de fait, "le temps presse", a souligné le procureur, évoquant l'âge du prévenu mais aussi les questions de prescription pour les crimes sexuels dont il est soupçonné (20 ans après la majorité jusqu'en 2018 et 30 ans depuis) et qui excluraient ainsi "a priori" les faits commis avant 1993.
"Si des victimes souhaitent se manifester, qu'elles le fassent maintenant, parce qu'il faudra, dans l'année 2026, clôturer cette information judiciaire si on veut effectivement pouvoir juger dans des délais raisonnables", a-t-il conclu.